vendredi 13 juillet 2007

Histoire de notes


Un la. Son ouïe était d'une admirable précision et d'une misérable malédiction... La musique l'avait détruite. Ni le jour ni la nuit ne laissait sa conscience au libre contrôle de sa pensée, comme une machine elle se sentait rouillée, étouffée.

Dès son plus jeune âge elle s'était initiée au piano, son talent engendrait multiples admirations mais toutefois ce fut ce même talent qui la plongea dans ce déplorable avenir. Esclaves des autres elle ne pouvait qu'obéir, cherchant toujours une porte vers la sortie, elle ne put la trouver. Sans espoir. Les lunes se figeaient, le temps s'arrêtait. Elle n'était plus maître de ses mains, son corps s'était empêtré dans une position dont elle ne pouvait se délivrer, son ouïe reconnaissait maintenant toutes la tessiture de son piano, pas un son, pas une note n'échappait maintenant à ses sens. Ses mains s'étant allongées et son dos faisant l'apôtre, son coeur ne vibrait plus, la musique s'était incorporée à sa peau.

Il est temps, pensa-t-elle. Depuis combien de temps déja jouait-elle? S'était-elle arrêtée pour vivre? Chaque minute, chaque heure, chaque journée passée à jouer l'effaçait peu à peu du monde. L'automatisme de ses phalanges obstruait ses gestes. Même dans le noir ses talents d'artiste se confirmaient, les symphonies étaient inimitables, la beautée des mélodies met en doute nos perceptions du son, on écoute, on admire, on se perd. Indescriptible, la musique semblait sortir de nulle part. Fermant les yeux on se met à flotter, tout est vide, tout est blanc, le paradis s'offre à nous... Que cache donc cette pianiste? Son âme semblait s'être envolée au fil du temps mais les mélodies qui s'enrolent semblent dévoiler un coeur encore présent, empli de larmes et d'espoir.

Fortissimo. Forte. Les touches autrefois blanches avaient prises une couleur âpre de sang, ses doigts s'écrasaient si brutalement à une vitesse si élevée que la peau de ses doigts s'en était allée et laissait paraître de part et d'autre des égratinures si profondes... C'était maintenant l'usure du clavier qui s'étalaient sur sa main. Silence. Forte. La musique avait repris plus forte encore, les pulsations plus rapide. Elle recherchait ce pianissimo qui lui laisserait une chance de s'en sortir mais l'ascension singulière de ses rythmes l'empêchait d'y accéder... La sueur s'était installée sur son corps, sa tête somnolait inconsciente, et puis...

C'était une artiste, une compositrice exceptionnelle, une icône du piano français. Et pourtant sa fin fut tragique, pas un mot, pas de conspiration. Sa tête encore chaude venait de toucher le sol.

Les bombardes allemandes venaient d'atteindre son village.

Pix - Thanks To Moona

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